Wenze ya bitula : quand les invendus sauvent la mise des Kinois

Article : Wenze ya bitula : quand les invendus sauvent la mise des Kinois
Crédit: Racheté, avec son accord.
5 mai 2025

Wenze ya bitula : quand les invendus sauvent la mise des Kinois

Tous les jours ne sont pas dimanche dit-on, dans les marchés de Kinshasa, tant pour ceux qui sont grands, moyens que petits les commerçants ne vendent pas tous de la même manière chaque jour. Le commerce étant diversifié, il y a des vendeurs d’habits, sacs, chaussures, kit solaire etc, la notion des invendus est dans ce cas tout à fait normal. Mais il y a une catégorie des commerçantes qui malheureusement pour elles, leurs marchandises sont très périssables, restées sur l’étalage, car elles n’ont pas pu être vendues dans le délai, ces légumes, tomates, ciboulettes, poulets, poissons décongelés, se voient être soldés, bradés tard dans la soirée… Car ici, le plus important c’est que le commerçant récupère ne fusse que quelques centimes et que l’acheteur ait de la bouffe dans son assiette, mais qu’en est-il de la qualité de la marchandise qui a passé toute la journée sous le soleil accablant de Kinshasa ?

La ville de Kinshasa compte aujourd’hui plus de 15 millions d’habitants, les plus chanceux sont ceux qui travaillent et qui ont un salaire mensuel, même si ce « salaire » pour beaucoup ne joint pas les deux bouts du mois, la plupart des Kinois sont des débrouillards, appelés en langage local « coopérants », ils sont entrepreneurs, vendeurs, font tout travaux, l’essentiel est de subvenir à leur besoin, ici on ne compte plus sur les promesses de l’état.

Wenze ya bitula, le marché des invendus

Chaque Kinois se réveille chaque matin dans l’esprit d’aller chercher et dans l’espoir de trouver, car même les saintes écritures disent « celui qui ne travaille pas, ne mange pas non plus« . La vie est dure à Kinshasa, je l’ai compris depuis très longtemps, mais un soir alors que je revenais de la maison de presse où je travaille, j’avais fait un détour et je suis passée sur l’avenue Kianza qui en fait sépare en deux le marché qui porte le même nom dans la commune de Ngaba, c’est là que j’ai vu cet autre aspect de la vie, une scène que je n’avais pas encore vue « le marché des invendus » où se vendent et s’achètent les aliments qui n’ont pas pu être liquidés la journée. Tout se passe sur le bord du marché, sur la route, car le soir le marché ferme.

Je vois des fruits, des produits décongelés, les légumes, tomates, ciboulettes dont la qualité s’est détériorée à force d’être exposés au soleil, ou simplement suite à une mauvaise conservation. Des femmes essaient d’attirer des clientes par-ci, par-là, qui dans la foulée s’approchent et essaient d’acheter quand même malgré elles.

Crédit photo : Maria Maba.

Les observant, deux, trois, plus encore, je me suis approché pour discuter avec ces acheteuses, ma préoccupation était celle de savoir pourquoi elles faisaient le marché le soir et achetaient des aliments usés par le soleil, flétris, colonisés par les mouches ?

Nicole Ntumba, femme au foyer s’est livré : « Je suis femme au foyer, mon mari est coopérant, tu sais ce que ça veut dire, il sort le matin pour aller chercher pour ne rentrer que le soir, si au courant de la journée il perçoit quelque chose, il m’envoie par mobile money, là je fais le marché vers 16h, mais pour le cas d’aujourd’hui, il est revenu avec l’argent en main propre, il est 18h et c’est maintenant que je dois faire à manger, c’est difficile, je commence à songer comment débuter un commerce, pour équilibrer les choses. »

Cynthia Okako : « On a pas le choix, l’argent que j’ai en main ne me permet pas d’acheter les aliments le matin ou à midi, parce que à ces heures là, les produits sont encore frais, donc chers, j’ai 4 enfants et si je suis le prestige, je ne pourrai pas les nourrir, c’est pour ça que j’attends souvent le soir, comme ça, je ferai mon marché calmement. »

Keren Bopima : « C’est une vie qu’aucun Kinois ne souhaite mener, mais les circonstances font à ce que les choses se passent de cette manière et c’est pénible, je voudrai aussi de tout mon cœur faire le marché le matin, comme le font d’autres femmes, mais nos maris n’ont pas tous les mêmes moyens financiers. »

« Ici, si tu veux dormir affamé c’est ton problème, il y a des gens qui achètent les pains de plus de 2 jours durcis par le vent et en font de la bouillie avec de l’eau chaude et du sucre… L’heure est grave. »

Propos d’un mécanicien, à côté d’une vendeuse des pains.

Il n’y a pas que le marché Kianza, ces petits marchés de soirée sont un peu partout, dans la commune de Matete et Limete par exemple, une fois je suis tombée sur des vendeuses qui liquidaient les pains durs de plusieurs jours, 3 baguettes à 700 FC au lieu de 1.500 FC en raison d’une baguette normale qui revient à 500 FC, la qualité était à plaindre, déplorable.

Pour les vendeuses elles même, vendre jusque tard dans la soirée, n’est pas une mince affaire, car confrontées au ralentissement des ventes, elles sont forcées à liquider leur stock, mais elles expliquent également le risque qu’elles courent.

Bibiche Yala, vendeuses des poissons : « Je suis ici depuis tôt le matin pour vendre ma marchandise, mais les ventes se ralentissent, je devais finir mon stock depuis les après midi, mais là j’y suis encore, je veux juste tout liquider récupérer quelque chose, je sais que c’est déjà une perte. »

Sandrine Tembo : « Vendre jusqu’au soir comme ça n’est pas facile, c’est juste pour nos familles, sinon nous courons des risques énormes, j’ai déjà été une fois escroqué par une dame qui avait un faux billet de 10 dollars, j’ai toujours eu du mal à les différencier, le temps que je me rende compte, elle avait déjà pris ma marchandise et était partie. »

Pas de retraite pour les seniors, aucun recrutement pour les juniors

Ici, les Kinois sont subdivisés par classe, ceux qui travaillent dans les institutions, gouvernement, entreprises publiques ou même privées et qui vivent la belle vie avec leurs familles, ceux qui ont eu la prévention d’entreprendre et ceux qui malgré leurs diplômes universitaires, se retrouvent à faire tous travaux. La politique de retraite et du recrutement des jeunes est quasi nulle, les fonctionnaires se sont arrangés pour se faire remplacer par leurs enfants une fois qu’ils ne pourront plus travailler, qu’en est-il des jeunes qui pendant des années attendent les engagements ?

Crédit photo : Pexels

Beaucoup se méfie de ces marchés de soirée, vu la qualité des aliments vendus et le risque qu’ils représentent pour la santé, mais pour certains, dormir affamé n’est pas une option envisageable.

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